Paysages Nocturnes
(nouvelle inédite)

Je voudrais écrire, décrire et faire vivre les paysages que j’ai traversés. Non qu’ils furent sublimes et descendants de l’Eden disparu, mais parce mes yeux et mon âme, à leur contact, ont gagné en légèreté.

Il faisait chaud, dans ce train bondé rejoignant Milan, ultime destination du convoi. Les compartiments, alignés les uns après les autres, transpiraient à grosses gouttes tandis que la climatisation perdait haleine tentant vainement de refroidir les wagons au cœur chauffé à blanc. Je dormais plus ou moins confortablement, plus ou moins profondément lorsque le manège d’un ami me réveilla ; dans la pénombre, il s’était mis à la recherche de chaussures qui paraissaient avoir trouvé un sommeil réparateur bien cachées sous les couchettes. Lorsqu’il eut enfin retrouvé son bien, l’ami ouvrit la porte et rejoignit le corridor ; je n’avais point de montre, j’ignorais quelle heure il était. Ce dont j’étais en revanche certain, c’est qu’une fois perturbé, le repos prenait la fuite et il était alors fort difficile à retrouver. Je partis donc à sa recherche, sur ma couchette, me tournant et me retournant dans le maigre espace que j’avais chèrement réservé. Les minutes passèrent et je ne retrouvai point l’animal trop heureux d’avoir regagné sa liberté. Je décidai donc de faire comme mon compagnon – de fouiller l’obscurité pour mettre la main sur mes chaussures – puis de rejoindre le corridor de sorte à m’y changer les idées.

Une fois chaussé, je pris la direction des toilettes avant que de m’arrêter devant une fenêtre fermée dont l’ouverture fut laborieuse ; je dus tirer de toutes mes forces sur la poignée, me pendre à celle-ci pour qu’elle daigne enfin s’entrebâiller. Après une lutte astreignante avec le verre, j’eus finalement droit au vent tourbillonnant et dansant avec le convoi. La nuit, pas totalement opaque, me permettait de voir les environs que nous parcourions à grande vitesse. Le train, sur son passage, laissait sa signature sonore, aiguë pour ne point dire criarde et les maisons, poteaux et autres hameaux que nous perforions n’avaient pas le temps de nous saluer que nous n’étions déjà plus qu’un vague souvenir en train de mourir dans le noir. Je passai mes doigts par l’ouverture chèrement gagnée, puis ma main avant de laisser mon bras jouer avec les courants, dauphins des convois terrestres… on ne se rend pas compte à quel point ils ont l’esprit joueur. Ils ne se lassent jamais de s’amuser avec les frimousses des voyageurs ne s’éloignant des trains que lorsque ceux-ci s’arrêtent en gare pour se gorger d’encore plus d’humains.

L’atmosphère, un tant soit peu rafraîchie par l’arrivée des étoiles, restait lourde et mon corps, habitué aux terres du nord et à leur climat plus proche des glaciers septentrionaux que des brasiers de l’Afrique saharienne, luttait avec la chaleur. Soudain, arrivant de nulle part, la mer vint à nous et se mit à s’écraser aux roues du convoi, comme si elle souhaitait une ultime fois prendre congé des wagons de touristes qui avaient migré rien que pour elle… elle devait être déçue, la mer, de s’apercevoir que les vacanciers l’avaient déjà oubliée et qu’ils ne pensaient déjà plus qu’à leur gîte laissé au pays, leur travail, leurs obligations et devoirs. Cependant, il me semblait que la terre des poissons avait perçu la présence de mon ami et de moi-même et qu’elle avait senti que nous la regardions avec intérêt, un brin de mélancolie entre les dents. Elle commença à faire la belle, ses vagues gagnèrent en amplitude tandis que le chant de l’écume envahissait nos oreilles de ses rythmes qui, quoique puissants, étaient néanmoins apaisants. Nous longions maintenant la belle depuis un certain temps ; elle poursuivait son manège, à ma plus grande joie.

La mer, toutefois, dut s’enfuir : un de ces prédateurs les plus dangereux rôdait dans les parages et la terre des poissons se savait sans aucune chance contre celui-ci. Vroumm ! Elle avait eu raison de fuir, la mer ; déjà l’ogre nous avait avalé ! Nous étions dans l’estomac du monstre aux gargouillis assourdissants, de plus, une odeur de renfermé ne rendait pas la visite plus agréable. Ouf ! L’ogre nous avait rejeté et nous nous retrouvions à l’air libre… pas pour longtemps. Les chasseurs de mer voyageaient parfois en meute et nous avions à faire à une de celles-ci. Le convoi disparut dans la bouche du prochain géant pour qui un train n’était qu’une sucrerie… Et le vacarme de recommencer. Heureusement, après maintes batailles âprement disputées, nous quittâmes ces monstres des temps modernes pour parcourir une plaine libre de tunnels ; seulement la mer avait pris peur et il fallut attendre que la lune se lève pour qu’elle daignât à nouveau cheminer avec nous…

Les dauphins, plus fidèles que bien des humains, voyageaient toujours et encore avec nous et nous offraient, de temps à autre, des cabrioles dont les estivants qui avaient plongé dans l’étang des songes n’avaient pas la moindre idée… Heureusement que je m’étais réveillé !

Nous arrivâmes à un arrêt, à une gigantesques station aux piliers en acier, aux boulons, rivets et autres vis massifs et aux poutres métalliques oxydées. Telle une personne chargée en jours, la gare souffrait de rhumatismes et ses membres grinçaient chacun à leur tour dans la torpeur de la nuit estivale. Des manants, des badauds insomniaques, des employés des chemins de fer, des voleurs à l’astuce, des trafiquants de cigarettes, de poudre blanche, d’humains, des valises, des sacs, des besaces, des coffres à la panse tellement remplie qu’ils étaient sur le point de vomir couvraient le monotone quai de formes incongrues et pour certaines drôles, tandis qu’au loin, à l’extrémité opposée du convoi, un homme hurlait à qui voulait l’entendre qu’il vendait de l’eau minérale, des glaces et des bières.

Le lourd convoi, caravane des temps modernes encore plus chargée qu’auparavant, se mit alors en branle et laissa derrière elle l’oasis métallique pour foncer vers le nord où un court repos l’attendrait. La ville s’éloigne, doucement, et, alors qu’il fait de plus en plus sombre, je lève les yeux vers le ciel ; pas un nuage, pas un cumulus n’est venu admirer les étoiles durant la nuit… peut-être fait-il trop chaud pour ces refuges d’eau dont tant de peuples espèrent l’arrivée ? La terre, lentement, suit sa route sur les rails de l’infini cependant que le monde des étoiles, imperceptiblement, observe son passage. Hormis mon corps, mon esprit s’en est allé vers les points d’or peuplant l’azur nocturne et y erre au gré de ses envies… Les dauphins m’appellent à nouveau, j’entends leurs cris qui remplissent mes oreilles, je vais leur répondre, ils sont trop sympathiques pour que je les ignore…

Et, pareil à un gamin, je m’amuse avec eux, glissant sur leur dos, leur tirant la nageoire caudale, plongeant en leur compagnie dans des eaux inconnues, exécutant des menuets et des rondeaux aquatiques. Je ne sais combien de temps j’ai passé à leurs côtés – probablement quelques heures. Cependant, la fatigue se fait sentir ; je vais rejoindre ma couchette et laisser les dauphins en paix… Peut-être y a-t-il d’autres âmes qui souhaitent se divertir en leur compagnie ?